Que vend « Le Brocanteur » de Froment-Richard ?
mercredi 11 mars 2026
Si la fin du mois de mars déclare l’arrivée du printemps, nous avons sélectionné pour vous l’assiette la plus colorée du nouveau « Mur d’assiettes » aménagé au premier étage du Musée de la Faïence, salle « Décoration d’intérieur ».
Suite aux réaménagements précédant l’arrivée du panneau Cléopâtre et grâce au généreux don Charles et Marguerite Bolender, les Musées de Sarreguemines ont décidé de consacrer un mur à l’exposition d’assiettes décoratives produites par la Faïencerie. Aussi appelées « assiettes parlantes » ou « assiettes historiées » par les collectionneurs, elles témoignent d’une évolution du goût et des thématiques intéressant la population au fil des siècles. Des 4 400 assiettes données aux musées, environ 1 900 n’étaient pas présentes dans nos collections et plus d’une centaine étaient inconnues de notre équipe scientifique ou des associations de collectionneurs avec qui nous partageons nos connaissances. En plus de venir enrichir nos espaces d’expositions, ce don nous permet de développer notre savoir sur les séries d’assiettes produites pendant près de deux siècles. Dans le cadre de leurs missions scientifiques, les Musées de Sarreguemines ont souhaité mettre à disposition du plus grand nombre une base de données consultable en ligne, liée à cette production spécifique. Certaines bases, notamment autour des assiettes décoratives, sont déjà consultables pour vous permettre d’identifier les céramiques produites par la Faïencerie.

L’œuvre du mois s’arrête sur l’assiette intitulée « Le Brocanteur » de Antoine-Albert Richard, dit Froment-Richard (1845, Lyon – 1921, Menton). Cet artiste peintre, graveur et céramiste a collaboré avec la Faïencerie de Sarreguemines. Il a notamment produit des décors qui ont donné une série de douze assiettes sur le thème des « métiers ». Il y montre la vie du « petit peuple », l’amour et les amoureux, avec peut-être des références politiques également, notamment à la Révolution de 1789 (il place lui-même la série en 1791 en indiquant la date dans l’une des vignettes). Il signe également ses décors, ce qui est peu courant à la Faïencerie et ce qui montre son renom. Malgré ces éléments, certains de ces décors nous « parlent » peu. Ces images riches, très colorées et au caractère didactique semblent faire appel à des références ou à une culture commune pour le 19ème siècle, qui nous échapperaient peut-être aujourd’hui. Nous datons ces vignettes de la toute fin du XIXème siècle ou du début du XXème.
Une imagerie populaire ? Entre fable et satire.
Cette assiette met en scène un commerçant dont l’enseigne nous indique qu’il vend « toutes espèces de marchandises », dont regorge sa boutique, alors qu’une femme semble vouloir échanger des objets avec lui. À première vue, nous pouvons nous demander si l’artiste nous présente une histoire d’amour déçu, où la femme troquerait le chérubin (enfant ailé, personnification de l’Amour) contre un nouvel instrument de musique.
Mais ce qui peut éclairer la lecture de cette image, c’est sa composition : le brocanteur, au centre, est entouré de deux groupes constitués à chaque fois d’une femme tenant un enfant dans ses bras.
Le groupe à droite est plutôt représenté dans la pauvreté, comme en témoignent les pieds nus de la femme, sa mine fatiguée et le tambourin à sa ceinture, qui peut l’associer à une vie de spectacle et d’itinérance ; peut-être s’agit-il d’une bohémienne. Ainsi, ces éléments pourraient donner une autre dimension à l’enfant ailé, qui pourrait être, lui aussi, l’interprète d’un rôle de spectacle, celui de Cupidon. Il tend à contrecœur son arc et ses flèches au marchand, éléments pourtant essentiel de son personnage.
Au contraire, à gauche, la femme est plutôt associée à l’aisance financière : son panier est rempli, elle est bien apprêtée et l’enfant est sereinement endormi contre elle. De plus, on peut s’imaginer qu’elle observe les objets du brocanteur dans l’optique d’en acquérir un.
Ainsi, l’une vend et l’autre achète. L’une est correctement nourrie et habillée, tandis que l’autre vivote en vendant le peu qu’elle possède. Cette lecture, parmi d’autres, a été permise grâce à l’expertise apportée par l’équipe scientifique du Musée de l’Image d’Epinal qui propose d’y voir une référence à la fable de La Cigale et la Fourmi de La Fontaine, notamment renforcée par la présence du nom de scène du personnage féminin de droite, indiqué sur le baluchon à ses pieds : « Sarah la Cigale ».
Au centre de cette scène, le brocanteur fait bénéfice.
Dans sa boutique, couronne et main de la justice, cor de chasse à courre et couronne de laurier sont suspendus, autant d’attributs de la royauté, de symboles de l’aristocratie et de l’Empire, mais aussi de leurs privilèges. Ces hauts membres de la société d’Ancien Régime ont longtemps été considérés comme intouchables, jusqu’à la Révolution Française qui a vu leurs richesses pillées, fait saisir leurs biens, puis les a revendus lors des ventes publiques. Ici, Froment-Richard rappelle « un contexte où un régime s’effondre et où ces emblèmes, autrefois sacralisés, deviennent de simples marchandises[1] ». Cette vision est d’ailleurs affichée dès l’enseigne du brocanteur, qui vend toutes espèces de marchandises, autant des « habits » que des « galons ». Nous voyons bien ici se dégager une satire sociale et politique, souvent utilisée par l’artiste dans ses décors, où les galons peuvent représenter des charges monnayables. Tant sous l’Ancien Régime que sous Napoléon, il fut possible d’acheter des charges, voire des professions, peut importait les compétences[2].
Finalement, « chez un brocanteur, tous les objets finissent par être mis sur un pied d’égalité ».
Des références lettrées et populaires de son époque.
Le riche décor créé par Froment-Richard s’apparente à une image populaire : très colorée, au caractère didactique et participant d’une culture commune. Cependant, alors que l’imagerie populaire s’adresse prioritairement à un public peu lettré, Froment-Richard multiplie les éléments un peu plus référencés : comme une pochette contenant les « eaux fortes de Rembrandt », ou une représentation de La Madone du Grand-Duc de Raphaël.
Avec cela, Froment-Richard enrichit son décor d’un certain sous-texte.
Au sol, un ouvrage marqué « Poète Gilbert » fait peut-être référence au poète lorrain Nicolas Gilbert (1750-1780) ; poète satirique dont la mort peu commune l’a fait passer à la postérité par ses détracteurs qui ont pu en tirer une ultime satire. De plus, le mouvement Romantique s’empare de certaines ses œuvres plus mélancoliques : l’une des parties du Stello (1832), roman d’Alfred de Vigny, prend son nom pour titre et ceci le pérennise dans le 19ème siècle.
Accrochée à l’angle de la boutique, une palette marquée « du peintre Lantara » peut évoquer Simon-Mathurin Lantara (1729-1778), peintre aujourd’hui connu pour ses paysages, mais de modeste carrière. Vraisemblablement, Lantara est passé à la postérité grâce à un vaudeville – une comédie légère et populaire – qui le met en scène en tant que héros de déboires fictifs. Cette pièce à succès, jouée dès 1809 et pendant plusieurs décennies, inspire plusieurs œuvres littéraires qui construisent la légende d’un peintre bohème avant l’heure[3].
Ces références, d’apparence savante, sont en réalité à double lecture et liées à la culture populaire de l’époque. Ces éléments laissent à penser que d’autres significations sont peut-être « cachées » dans le décor également, sans que notre œil contemporain puisse les cerner. Cette vignette et les onze autres de la série des « Petits métiers » de Froment-Richard, s’adressaient à des individus du 19ème siècle. Nous pouvons aujourd’hui nous amuser à imaginer les multiples significations que ces scènes pouvaient avoir, alors qu’elles imagent la vie du « petit peuple », leurs métiers et leurs amours.
[1] Je cite ici directement Emilien Lefèvre, chargé des collections du Musée de l’Image, Épinal, que nous remercions.
[2] Peut-être est-ce aussi présent dans l’esprit de Froment-Richard, car une rancœur était née dans sa fratrie à l’encontre de l’un de ses frères, Jules, qui était à la tête d’une grande entreprise d’instruments photographiques et d’appareils de mesure. Celui-ci aurait pu éviter le service militaire au plus jeune, dont le nom avait été tiré au sort, en payant un remplaçant comme il était possible de le faire à l’époque. Voir Antoine-Albert Richard, dit Froment-Richard, M. KALT, H. GAUVIN, M. MONNET, Sarreguemines Passions, 2009, p. 20.
[3] Pour en savoir plus, un article du Musée des peintres de Barbizon permet d’éclairer la construction de sa légende.

