L’énigme du moule à la Friche de la Faïencerie

L’enquête commence…

La dernière usine de la Faïencerie de Sarreguemines ferme ses portes en 2007. Depuis, les faïenciers ont laissé leur place au lierre et aux fougères, et le lieu d’un savoir-faire séculaire s’est transformé en gardien du patrimoine faïencier.

Au sein du site, et plus précisément dans le bâtiment des moules, l’équipe des Musées de Sarreguemines a fait de multiples découvertes. Elles ont plus tard été complétées par l’équipe du chantier de dépollution, sensible à la sauvegarde de ce patrimoine. Cette année, les Musées présentent certaines de ces trouvailles à travers l’exposition « Les Fabuleux destins de l’Usine 4 ». Parmi elles, un moule a particulièrement attiré l’attention.

Après un nettoyage minutieux et conforme aux principes de conservation, le moule a révélé un visage : celui de Napoléon. Pourtant, il ne s’agit pas de la forme actuellement exposée dans les salles du Musée de la Faïence (1er étage). Les différences sont nombreuses : longueur de cheveux, habit et même sa maigreur.

 

Plusieurs bustes ?

Celui présent dans les collections, visible dans l’exposition permanente, a été réalisé par la Faïencerie de Sarreguemines en 1805. Il est inspiré des bustes de Louis-Simon Boizot, sculpteur pour la manufacture de Sèvres, à Paris, à la fin du 18ème siècle.

Louis-Simon Boizot réalise trois modèles de Napoléon pour Sèvres, à différentes périodes de sa vie politique.

 

Buste du général Bonaparte, date du 1er tirage : 1798.    VOIR

Ce buste représente Bonaparte à son retour de la campagne d’Italie (1797), avec un visage amaigri, un nez et un menton aux traits saillants. Ses cheveux sont longs, dépassent sur ses oreilles et une partie est retenue dans un catogan (c’est-à-dire des cheveux nattés sur la nuque et retenus dans un ruban).

Cette 1ère version est un succès : l’œuvre est reproduite de nombreuses fois en biscuits.

 

Buste de Bonaparte Premier consul, date du 1er tirage : 1800.

Après la campagne d’Égypte (1799) et le coup d’État, Napoléon commence à porter les cheveux plus courts. Sur cette version, il a perdu son catogan, mais ses tempes et son front sont encore couverts par ses cheveux.

Moule de production en plâtre pour un buste de Napoléon Bonaparte.

 

Au regard du moule découvert sur l’ancien site de l’usine 4, on peut se demander s’il est inspiré de cette deuxième version. En effet, avec une lumière rasante, nous constatons des mèches de cheveux couvrant complètement les oreilles de Napoléon et son front.

  

Buste du Premier consul, date du 1er tirage : 1802.    VOIR

La différence majeure avec la version précédente est que Napoléon est représenté avec des cheveux bien plus courts, à l’instar du buste de nos collections. Ses cheveux effleurent seulement le col à l’arrière de sa tête, ses oreilles sont dégagées, seules quelques mèches courtes couvrent son front et il a des favoris sur les joues. Son visage est également plus rond que pour les deux autres modèles.

Buste de Napoléon Bonaparte, vers 1805
Terre de pipe
Faïencerie de Sarreguemines

Vraisemblablement, le buste exposé au musée est plus proche de cette version, sans y être parfaitement identique, notamment en raison de son visage plus mince et de ses habits. L’uniforme croisé de général, brodé de feuilles de chêne ou de laurier créé par Louis-Simon Boizot, est ici agrémenté d’une toge « à l’antique ».

 

La Faïencerie de Sarreguemines n’est pas la seule à décliner son propre buste, comme Villeroy & Boch (Manufacture de Septfontaines), Longwy ou Limoges. Ailleurs, des reproductions sont encore éditées aujourd’hui, mais souvent en d’autres matières (bronze, marbre, etc.).

Il semble que les manufactures font varier l’habit, qui présente parfois des modifications vis-à-vis du modèle de Louis-Simon Boizot. C’est d’ailleurs ce qui rend l’exemplaire de la Faïencerie de Sarreguemines unique, par l’ajout de cette toge qui ne semble reproduite par aucune autre manufacture.

 

Sources :

Cat. d’exposition, Louis Simon Boizot (1743-1809). Sculpteur du roi et directeur de l'atelier de sculpture à la Manufacture de Sèvres, 23 octobre 2001-24 février 2002, musée Lambinet, Versailles, Somogy éditions d'art, Musée Lambinet, Paris, Versailles, 2001.

Fiche biographique de Louis-Simon Boizot par Sèvres (consulté le 28/08/2026) : https://www.sevresciteceramique.fr/manufacture/les-artistes/artist/louis-simon-boizot.html

Site de la Fondation Napoléon, article de 2023 (consulté le 28/08/2026) : https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/objets/les-bustes-de-bonaparte-par-louis-simon-boizot/

 

Visuel bandeau : Michel Lersy © Ville de Sarreguemines. Étagères du grenier à moules. 

L’enlèvement de certaines étagères par l’équipe des Musées de Sarreguemines a permis de retrouver des pièces d’exception, cachées derrière une première rangée de moules et laisse apparaître l’architecture remarquable des cellules. À voir dans l'exposition « Les Fabuleux destins de l'Usine 4 » jusqu'au 27 décembre 2026 au Musée de la Faïence et au Moulin de la Blies.

Les Fabuleux destins de l'Usine 4