La Bourgogne de Sandier

Une pièce inédite se dévoile au premier étage du Musée de la Faïence.

Nouvel accrochage, nouvelles connaissances.

En juin 2026, le panneau La Bourgogne est venu embellir les salles du Musée de la Faïence à l’issue d’une campagne de restauration. Elle a permis de remettre en état ce panneau démonté dont 63 carreaux sur 78 présentaient des micro-éclats ou des lacunes. L’objectif était de combler ces lacunes, avant de pouvoir coller les carreaux de céramique sur un nouveau support adapté aux exigences de conservation préventive et de manipulation au sein du musée.

Cette entreprise a été menée par les mains expertes de trois conservateurs-restaurateurs du patrimoine, spécialisés en arts du feu, céramique et verre, et habilités à intervenir sur des collections labélisées Musées de France : Élodie Abadie-Berger, Patricia Dupont-Aulagnier et Olivier Omnes.

Photo après comblement
©Élodie Abadie-Berger, Patricia Dupont-Aulagnier et Olivier Omnes, 2026

 

Un modèle d’après Alexandre Sandier

Alexandre Sandier (1843-1916) est un architecte d’intérieur et artiste de renommée internationale qui a collaboré avec la Faïencerie de Sarreguemines au cours des décennies 1880-1890. Une trentaine de panneaux décoratifs est créée durant cette période.

Coupe Sandier, vers 1883
Forme n° 1272
Faïence fine et majolique
D'après Alexandre Sandier
Manufacture de Sarreguemines

Au musée, vous le connaissez depuis l’acquisition en 2008 de sa coupe emblématique exposée dans le Jardin d’Hiver, et depuis 2025 avec le panneau Cléopâtre. C’est d’ailleurs à proximité de la salle inaugurée il y a un an qu’est installée La Bourgogne.

La région historique est incarnée par une jeune femme assise, les jambes croisées et légèrement tournées de trois quarts. Ses pieds reposent sur un coussin bleu, au sommet de deux marches en marbre. Elle tient le blason hérité du duc de Bourgogne Philippe le Hardi (1342-1404) sur son genou. De l’autre main, elle pince un cep de vigne.

L’allégorie met en avant des éléments qui constituent la richesse de cette région : son activité viticole avec la vigne et céréalière avec les épis de blé. Un engrenage les accompagne, sans doute en référence à l’industrie de la ville du Creusot.

Ce visage et cette composition paraîtront familiers aux Sarregueminois. En effet, la ressemblance avec l’allégorie de la Céramique du Casino des faïenciers est flagrante. La posture de la femme est identique, de même que les perles entourant son chignon, son bustier, sa tunique brodée, ou encore le drapé derrière elle. Seuls les couleurs et, surtout, les attributs changent : au lieu d’un vase, la femme tient le blason ; au lieu d’un pinceau, la vigne.

 La Céramique (détail), 1890
Faïence fine et majolique
D'après Alexandre Sandier
Faïencerie de Sarreguemines

 La Bourgogne (après restauration), vers 1890
Faïence fine et majolique
Modèle d'Alexandre Sandier
Faïencerie de Sarreguemines

 

Pourquoi cette ressemblance ? Les figures allégoriques de Sandier et de la Faïencerie

Alexandre Sandier dessine pour la Faïencerie de Sarreguemines, il doit donc répondre aux exigences d’une industrie qui réfléchit aux coûts de réalisation et aux délais de production. Ainsi, une partie de la production des panneaux à la Faïencerie s’articule autour de la réutilisation des modèles de Sandier d’une part (les figures féminines principalement) et, d’autre part, l’adaptation des attributs pour s’accorder à la symbolique de l’allégorie demandée par le client. Le décor varie également, le plus souvent pour correspondre à un programme décoratif plus global dans le lieu où il sera accroché.

Le fait de pouvoir reproduire plusieurs fois le modèle au lieu de le commander à l’artiste pour chaque figure permet de réduire son intervention et ainsi les coûts.

À l’occasion de l’exposition temporaire de 2027 consacrée à Alexandre Sandier – une première en France – une étude plus poussée menée par la régisseuse des collections et commissaire de l’exposition, Stéphanie Korn, nous permet de mieux comprendre comment l’artiste travaillait avec la Faïencerie. Ces échanges vous seront présentés, ainsi que sa vie, sa formation et ses différents travaux encore peu étudiés.

 

Pourquoi cette » version « est-elle intéressante ?

Il s’agit d’une œuvre à part entière, exprimant un concept particulier avec un décor qui lui est propre. De plus, ce panneau est un jalon supplémentaire dans notre compréhension de la production de panneaux décoratifs par la Faïencerie de Sarreguemines.

Cette pièce nous permet d’appréhender davantage l’œuvre d’Alexandre Sandier, artiste précurseur de l’Art nouveau. La découverte d’archives privées a démontré qu’il a renouvelé les codes de l’aménagement intérieur, avant son arrivée à la Manufacture nationale de Sèvres en 1896 et sa nomination au poste de directeur des travaux d’art l’année suivante, vers un goût plus avant-gardiste. Ses travaux innovants, comme sa conception d’une « Maison Moderne » (La Revue illustrée, 1885-1892), participent du renouveau esthétique qui s’opère à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, notamment en lien avec les industries textiles, d’ameublement, du verre et de la céramique.

Alexandre Sandier « Chambre de dame – côté du lit »,
La maison moderne : Chambre de dame. Revue illustrée, tome 12ème, 57-60 (juin-décembre 1891)
(Archives personnelles d’Alexandre Sandier)

 

La Bourgogne s’insère dans la naissance de ce phénomène où la stabilité sculpturale de la silhouette dessinée dans le goût académique des Beaux-Arts n’en garde pourtant pas la raideur, étoffée par un fond aux motifs de fleurs qui interroge. Sans doute tributaire du goût pour le japonisme, ce décor révèle aussi l’attrait de cette fin de siècle pour les papiers peints donnant de plus en plus d’importance aux lignes végétales, sans être toutefois versé dans l’Art nouveau.

 

Entre la monumentalité de la figure et la peau porcelainée issues de l’art académique de la fin du 19ème siècle, et les prémisses d’une nouvelle esthétique dont il est l’un des précurseurs, Alexandre Sandier nous offre, en collaboration avec la Faïencerie de Sarreguemines, une allégorie aux contours souples,et efficace dans sa symbolique pour représenter sa région natale, à laquelle il était très attaché.

 

Lise Thiérion
A
ssistante de recherche aux Musées de Sarreguemines